Il est des falaises qui peuvent vous laisser sans voie. Comme celles de Latrabjarg, de Moher ou d'Etretat. Ou celles de Kahiwa qui surplombent la mer du haut de leur six cent mètres sur l'île de Molokai. Les pieds qui hésitent, encore quelques mètres, les yeux qui respirent face à l'horizon, et qui halètent quand le regard se baisse vers les bas fonds de ces escarpements rocheux créés par l'érosion.
Et puis il y a cette falaise qui me laisse ouvrir des voies dans l'immatériel, dans l'harmonie intime et ultime du début des bouts de mes doigts. Une falaise en bois. Devant elle aussi, mes pieds hésitent, devant elle aussi mes yeux s'affaissent, sous les effets enivrants de ma propre érosion. Je tends mes mains vers elle, m'asseyant sur un petit océan de velours bleu, et caresse ses échancrures, mes phalanges sur la douceur de ses nervures, frôlant l'indolente immobilité qui précède l'instant sublime où elle rompra le silence et saura exprimer mes propres césures, voiles de bateau comme des dièses ou des bémols à la clef, mes moments d'absence, ceux où en fait j'apparais, mes jouissances, comme des bulles de savon dans un air raréfié. Mes tremblements, d'éther, mes dérisions, sincères, mes atermoiements et mes songes et mes relents et tous mes moments solitaires et. Coda. L'écho qui bientôt montera de la falaise est cette vague qui s'amuse de me noyer invariablement, et bientôt insouciant je me laisse emporter, transporter, déporter par ses portées dissolvantes, ses espaces réparateurs, son rythme plus ou moins inquisiteur, ses nuances plus ou moins dénudées, jusqu'aux portes des terres non-cimentées de l'improvisation, quand une note récurrente s'instille en moi pour me faire vibrer comme un diapason, et qu'en mes doigts surgit une autonomie qui leur est propre, et qui se met à dialoguer avec ce qui reste de plus profond dans ce qui git au plus profond de moi. Je les regarde, détaché, se détacher de moi. Sur la pointe des pieds.
Au piano, je me joue. Partition organique versatile non duplicable, même en y mettant de la bonne volonté.